Pertinence et impertinence de la Réforme

Les recompositions politiques et religieuses de notre époque font apparaître le citoyen et le croyant comme des personnes qui choisissent leur propre chemin. Les questions du vivre-ensemble et d’appartenance se posent donc à neuf. La Réforme propose les Écritures comme signe que nous ne sommes jamais notre propre origine.

La pertinence du message de la Réforme apparaît au grand jour, au plan politique et spirituel, dans le fait même que chacun s’est rendu compte qu’il est possible, y compris aujourd’hui, de vivre des renouvellements et des changements alors qu’on croyait les temps clos et toute réforme impossible. Au plan politique, les faits nouveaux que connaît notre pays semblent profiler des pratiques inédites et des recompositions étonnantes. Au plan spirituel, le rapport à la foi se transforme, surclasse les usages anciens marqués par une verticalité toute catholique et fait apparaître le croyant comme celui qui choisit son propre chemin, comme celui qui se convertit et assume ses recherches, comme un individu libre et informé plus que comme un héritier de tradition et dépendant d’un clergé le rendant peu responsable dans l’ordre de l’engagement. L’appartenance laisse la place à la liberté de l’expérience, l’autorité des institutions cède le pas devant l’authenticité de la foi… Et l’enjeu est bien celui, si contemporain, de retrouver les équilibres entre le sujet et la communauté, de réinvestir l’Église non comme on entre au bercail mais pour y inventer de nouveaux témoignages…

 

Comprendre la dynamique de la Réforme

 

Cette pertinence, toutefois, se révèle aussi comme impertinence, et il faut reprendre l’histoire de la Réforme pour en comprendre la dynamique.
La violence des polémiques entre chrétiens du XVIe a su peu à peu faire place à la démarche œcuménique, la lecture confessionnelle, clivante, s’est effacée devant l’exégèse scientifique promue par la Réforme, l’antijudaïsme a reconnu sa faute devant l’amitié judéo-chrétienne. L’adossement de l’Église au pouvoir a été remis en cause par la sécularisation et la séparation des Églises et de l’État. La force civilisationnelle du protestantisme, passée au filtre de l’Humanisme et des Lumières, a définitivement marqué les sociétés démocratiques et libérales, en Europe mais aussi par contagion dans le monde entier avec l’impertinence prometteuse de la liberté de conscience, de la liberté d’interprétation, de l’égalité homme-femme, du mandat électif, de la culture du débat y compris et surtout au plan éthique…
La fidélité à l’esprit de la Réforme a donc gardé un grand nombre de croyants des dérives les plus tragiques : la dérive identitaire contestant le dialogue et la rencontre œcuméniques ; la dérive fondamentaliste contestant le travail critique de la philosophie et des sciences humaines ; la dérive antisémite ignorant la tradition juive et son actualité ; la dérive théologico-politique faisant croire que l’Évangile promeut un modèle politique, social, familial et moral univoque et immuable fait d’inégalités et d’ostracisme, refusant toute démarche inclusive.

 

L’Écriture seule comme référence indépassable

 

Mais plus que cela, ce que l’on doit garder de la Réforme est ce qu’on peut nommer goût de l’autre, cette acceptation de l’altérité qui se fonde sur la certitude de ne pas être seul, ni même au « commencement ». Il y a toujours une antécédence, en effet, et il faut toujours se dire, de même, que d’autres suivront. Or cette acceptation provient d’un choix décisif : celui de référer toute compréhension de la foi à un récit fondateur, à un texte « reçu », faisant autorité et dont nous ne sommes pas les auteurs. Cette référence indépassable, qu’on résume en deux mots, Sola Scriptura, signifiera ici que le croyant s’inscrit dans une lignée, une histoire, et une destinée qu’il n’a pas choisies, et dont les seules clefs de lecture se trouvent, de façon unique, dans le grand récit biblique, pour déchiffrer le monde, l’interpréter et y faire résonner une promesse indépassable.

 

 

 

 

 

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