Cher Jan-Albert, vous êtes pasteur à Lille-Centre depuis quelques années. Vous êtes originaire des Pays-Bas, et pourtant vous exercez en France. Pourquoi ce choix ?
J’ai fait mes études de théologie à l’Université d’Utrecht au Pays-Bas ; à la fin de ces études, on a un entretien avec la Commission des Ministères pour savoir où on voudrait aller, et en fait, c’est pendant cet entretien que j’ai exprimé mon désir d’exercer un bout de temps à l’étranger, pour prendre un peu de distance, pour faire une expérience dans une Eglise-sœur, etc… et pendant cet entretien, le président de la CDM me montre un appel d’une église locale, en Lot et Garonne, à Castelmoron sur Lot : le Conseil Presbytéral a écrit à l’Eglise néerlandaise, la « grande sœur » pour savoir s’il y aurait un jeune pasteur qui pourrait venir pour aider sous forme de suffragance. Et j’ai donc répondu favorablement à cette demande, pas forcément pour exercer tout mon ministère à l’Eglise Réformée de France. Je suis donc allé avec Hetty, mon épouse, dans la vallée du Lot. Ensuite, j’ai rencontré la commission des ministères de l’Eglise Réformée de France, c’était en 1990, et finalement, j’ai accepté de faire un proposanat ; et après le proposanat, j’ai terminé mon mandat, et c’est ainsi que mon parcours est resté lié à l’Eglise Réformée de France. Ce n’était pas forcément le projet initial, mais c’est la vie qui déborde, qui a fait que l’on est restés. Je garde toujours en moi une reconnaissance profonde pour notre Eglise qui m’a accueilli.

Ça ne vous dérange pas d’exercer dans un pays étranger ?
La preuve : je suis toujours là !
Et après le Lot et Garonne ?
Après le poste dans le Lot et Garonne, ministère rural, ensuite il y a eu la Côte d’Opale, dans le Nord, (Dunkerque, Hazebrouck, Saint-Omer, Desvres, Calais…), puis j’ai accompli 9 ans comme Président du Conseil régional de la Région Nord-Normandie, et enfin j’ai commencé mon ministère en Métropole lilloise. J’ai également été membre du Conseil National. Mes engagements au niveau de l’institution de l’Eglise m’ont appris l’importance des règles qu’on se donne pour créer de l’espace pour l’annonce de l’Evangile.
Et donc, Lille vous convient, bien que ce soit le Nord de la France…
Ici, je suis un peu sur mes terres natales, c’est un peu les Pays Bas du sud !
Et vous avez pu expérimenter toutes les sortes de ministère : paroisses rurales, disséminées, grande ville…Est-ce qu’il y a une grande différence pour appréhender ces différentes réalités ?
Oui, c’est vrai, notre Eglise connaît des réalités très diverses, très différentes, mais on se sent toujours chez soi, c’est toujours cette même Eglise Protestante française qui se décline selon ces contextes différents… Pour moi il n’y a pas grande Eglise ou petite Eglise, il y a Eglise ou il n’y a pas Eglise, voilà !
Mais l’exercice pastoral ne change-t-il pas en fonction de ce contexte ?
Il y a des points communs : prédication, catéchèse, tout ce qui est lié à la transmission, c’est le même effort ; et même ce qui entre dans l’accompagnement des personnes– c’est tout de même le B-A BA du ministère pastoral, c’est le même métier. C’est vrai que dans une paroisse rurale, on est plus en contact de gens liés à la terre. Dans une métropole urbaine comme Lille, la sociologie est complètement autre, mais bon, ce sont toujours des hommes et des femmes qui se posent les mêmes questions sur le sens de la vie.
Pour la paroisse de Lille, il y a plusieurs lieux de culte ?
Oui, il y a trois temples, cela fait une diversification : il y a le Temple de Baisieux où le culte a lieu une fois par mois, c’est plus familial, c’est plus petit, cela rassemble les paroissiens qui habitent dans le pays du Pévèle. Illies, c’est plutôt rural, cela réunit les familles du pays des Weppes , quant au Temple de Lille… si on regarde le fichier la proportion de paroissiens qui habitent Lille-même, c’est peut-être 20%. En fait, j’exerce mon ministère dans une dissémination urbaine et rurale : les paroissiens qui fréquentent le culte le dimanche matin ne se fréquentent pas à la poste ou à la supérette. C’est une diaspora urbaine, donc le grand rendez-vous paroissial, c’est le dimanche matin.
En fait, à Lille, il y a un double poste, mais depuis plusieurs années, vous avez été seul ; est-ce que ça n’a pas été trop lourd à porter ?
Les conditions changent : quand on est seul, il faut faire plus d’efforts pour organiser, coordonner pour que tout se passe bien. Quand mon collègue a quitté le poste, c’est toute la paroisse qui a assumé des responsabilités. Donc il fallait réorganiser, voir ce qu’on pouvait faire ou pas. L’Eglise est un organisme vivant, donc on s’adapte presque naturellement.
Maintenant vous avez enfin un collègue, il faut se réorganiser à nouveau ?
Oui, depuis septembre 2025 j’ai la chance de former un binôme pastoral avec le pasteur Andreas Seyboldt. Nous nous répartissons l’existant, mais on peut se remplacer à tout moment, même si les responsabilités respectives sont établies. Il y a un seul ministère pastoral porté par deux ministres.
Mais chacun a ses préférences dans les activités ?
Oui, bien sûr, mais je crois qu’avec Andréas, nous sommes tous les deux assez généralistes : on est encore de la génération des pasteurs qui aiment bien tout faire, cela facilite les choses… même si chacun a sa sensibilité bien sûr ! L’année prochaine, on redistribuera les tâches, il n’y a pas de chasse gardée. On verra.
Vous êtes connu pour votre prédilection pour la musique. Selon vous, cela fait pleinement partie de votre ministère pastoral ?
Oui, le chant et la musique ont toujours eu une place importante dans la tradition réformée, encore plus dans la tradition luthérienne : la musique, le chant ont toujours participé à l’annonce de l’Evangile finalement. Et en ce qui me concerne, j’ai la possibilité de faire vivre cette sensibilité au sein de cette Eglise, et nous avons la chance d’avoir plusieurs chorales. Un grand projet vient de démarrer autour de la Passion selon Matthieu de J.S. Bach qu’on va donner le dimanche des Rameaux, avec 14 musiciens dans l’orchestre, 3 solistes, double-chœur avec 40 chanteurs. C’est un projet très fédérateur : les paroissiens de Lille forment le noyau, on est à peu près 60 personnes liées à ce projet, dont la moitié sont des chanteurs et musiciens de la paroisse de Lille ; l’autre moitié, ce sont des amis, des sympathisants du Temple. C’est un brassage musical autour de Jean-Sébastien Bach. A côté de ce projet annuel, il y a une chorale paroissiale qui chante à 4 voix les cantiques du recueil « Alleluia », le jeudi après-midi ; et le vendredi soir, une chorale un peu plus « appuyée » où on chante du répertoire baroque ou contemporain ( John Rutter). La musique est un moyen de cimenter une paroisse citadine au milieu d’une Métropole, pour former une communion fraternelle afin que les paroissiens ne soient pas simplement des individus qui se juxtaposent.
C’est à Lille aussi que se fait le catéchisme ?
C’est à dire qu’avec les autres paroisses de la Métropole (Fives et Roubaix), on essaie de mutualiser nos efforts : donc la formation de nos monitrices se fait en commun, et la catéchèse pour les collégiens se fait au niveau de la Métropole, en alternant à Lille et à Roubaix avec une équipe de catéchètes composée des pasteurs des trois paroisses et des laïcs. Il y a aussi le groupe étudiants : ils se réunissent tous les quinze jours, souvent ils mangent ensemble ; en ce moment, ils préparent un culte pour le mois de février, ils choisissent des thèmes, accompagnés par le pasteur, mais ils sont assez autonomes. Par ailleurs, il y a deux groupes d’études bibliques, qui travaillent sur le même livre : cette année nous étudions le livre de l’Apocalypse. On lit les textes très attentivement, c’est vraiment ce qu’on appelle « le close reading », vraiment mot par mot, et bien sûr, mon rôle de théologien est de donner le plus d’informations exégétiques pour donner des clés de lecture. Ainsi le texte se livre petit à petit, il faut caresser le texte, ne pas vouloir entrer avec ses gros sabots, le texte doit se sentir en confiance avec nous ; et puis l’intertextualité est très importante, car l’Apocalypse est fondamentalement un livre prophétique : un prophète nous met devant un choix : est-ce que tu choisis la vie ou la mort ? Si tu choisis la mort, tu vois ce qui va arriver. Le prophète voit loin, mais le choix, il est tien .
Et la prédication ? N’est-ce pas le sommet de l’art du pasteur ? C’est difficile de se renouveler quand on a prêché de nombreuses années déjà ?
Oui, le ministère de la prédication est très exigeant, et de plus en plus, je trouve. La prédication, c’est une parole qu’on annonce, mais on ne vit pas hors sol ; les paroissiens qui sont là viennent avec leur univers, avec les informations de la semaine, les dernières nouvelles de géopolitique, et la prédication leur propose un message qui vient d’ailleurs ; ça demande beaucoup de discipline par rapport au texte biblique qui est proposé, et de se poser la question : comment le message de ce texte va résonner dans ce contexte. Cela demande beaucoup d’intériorité et beaucoup d’écoute par rapport à ce qui se passe. Il faut se poser la question de ce que les fidèles emportent en sortant du culte, même si on n’a aucune prise sur la réception de la prédication. Je cherche toujours la phrase, le mot qui sera retenu à la sortie du Temple. En quelque sorte, on « jette le pain à la surface des eaux »*. C’est un exercice d’équilibriste pour exercer un ministère d’espérance.
* Ecclés. 11,1
