Amiral Denis Pigeaud, comment est née votre passion pour les sous-marins ?
Le goût de la technique certainement, mais aussi l’esprit d’équipage : cette mise en commun des capacités individuelles dans un but collectif est très intéressante.
Vous avez été commandant de sous-marins nucléaires.
À bien différencier des sous-marins d’attaque dont la mission ne consiste pas à faire de la dissuasion, mais à protéger les forces de surface, à contre-attaquer si nécessaire. Tandis que les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins sont destinés à dissuader toute attaque qui pourrait être lancée contre notre pays en restant prêts, en toute circonstance, à déclencher le feu nucléaire si jamais le Président de la République venait à l’ordonner. Leurs équipages vont ainsi partir pour des missions au cours desquelles il s’agira de rester au fond de l’Atlantique, échapper aux radars, aux sonars des navires, être silencieux tout en restant toujours en parfaite situation de tir.
Les missiles dont ces sous-marins sont porteurs équivalent à des centaines de fois la puissance de Little Boy, la bombe A larguée le 6 août 1945 sur Hiroshima, soit 20 à 30 millions de morts potentiels stockés dans moins de 200 mètres de long. Comment expliquer un tel arsenal ?
La dissuasion existe depuis toujours. Depuis que les peuples sont capables de se battre les uns contre les autres, celui qui montre sa puissance dissuade l’autre de l’attaquer : on montre que l’on est capable de résister aux menaces ou même de répliquer. Cette dissuasion a pris aujourd’hui une autre dimension puisque l’on ne se bat plus de village à village, de peuple à peuple, d’empire à empire, mais à l’échelle planétaire. Deux guerres mondiales l’ont démontré.
Depuis 70 ans, la dissuasion nucléaire nous a préservés des plus grands conflits que nous ayons connus. Et pour cela, nous répétons. Tous les dix jours ou toutes les semaines, le commandant et son commandant en second reçoivent depuis la terre l’ordre d’exécuter un tir, sans même savoir s’il s’agit d’un vrai tir ou d’une simulation. Tout l’équipage se met alors en position, chacun rejoint le poste dont il a la responsabilité. Les réglages, la vitesse, la pesée, l’immersion, les centrales inertielles des missiles sont modifiés en conséquence et le processus se poursuit jusqu’au non-départ des missiles. Les autorités à terre font savoir que nous pratiquons ces « répétitions » de façon à avertir toutes les menaces potentielles que l’outil dont nous disposons est parfaitement entretenu et opérationnel à tout moment.
La dissuasion nucléaire repose sur une sorte de coup de poker, on agite la destruction absolue pour empêcher la guerre, ou encore sur une sorte de pari pascalien, cela n’arrivera jamais. Le pire en matière de politique peut-il être cependant véritablement exclu ?
Impossible de répondre franchement à cette question. La dissuasion est destinée à être crue. Le mal existe et s’il faut le contrer, il faut avoir les outils les plus efficaces. Il faut également faire en sorte que les personnes en charge de ces outils soient sélectionnées soigneusement. Chaque commandant de bord ne l’est que s’il a été formé selon un long processus qui dure de 12 à 15 ans, un temps suffisant pour ne retenir que ceux dont on a contrôlé, outre la compétence professionnelle, le bon équilibre psychologique.
Maintenant, ce n’est pas le commandant du sous-marin qui juge de la sagesse des personnes qui, le cas échéant, auraient à décider d’utiliser la dissuasion. C’est le peuple français qui dans sa globalité choisit ses dirigeants, qui eux-mêmes sont entourés de personnes solides. L’arme nucléaire est une arme certes abominable, mais pour laquelle on a mis en place tous les moyens de contrôle de manière à ce qu’elle ne serve pas.
Deux mois sans voir le soleil… comment le temps est-il rythmé ?
Très rapidement, l’expérience a montré que la semaine était incontournable : nous sommes calés psychologiquement sur un rythme de 7 jours. Ce qui fait que le samedi revêt une atmosphère particulière et le dimanche un moment à part : chacun se change, le repas est amélioré, des distractions sont proposées l’après-midi pour ceux qui ne sont pas de quart. Pour les chrétiens, ce jour est incontournable : dans tous les équipages, un groupe se retrouve pour une cérémonie enregistrée par l’aumônier catholique de la base de Brest. J’y ai assisté de temps en temps, parce que cela représentait une manière de manifester mes convictions et un esprit œcuménique.
Vous êtes membre de l’Église protestante unie de France, chrétien protestant engagé. Comment avez-vous réfléchi, pensé votre foi, prié, alors que vous pouviez être un jour partie prenante d’un processus conduisant à l’anéantissement de millions de personnes ?
Cette problématique m’a bien évidemment interpellé : personne ne part en patrouille avec 96 têtes nucléaires sans se poser de questions. En même temps, j’ai bien compris que le fait de protéger son prochain faisait partie de l’amour qu’on lui porte : il n’est pas possible de rester inerte en ne résistant pas et en se laissant attaquer. Inversement, il n’est pas possible de laisser autrui, même s’il est méchant, agressif, exécuter son mal. En quelque sorte, en le dissuadant, on le préserve d’être méchant. La dissuasion représente ainsi un double intérêt. Le raisonnement est un peu boiteux, mais en même temps, il correspond à la conviction qu’il est impossible de rester inerte face au mal qui existe et contre lequel Jésus nous demande de lutter en nous apprenant à prier « délivre-nous du mal ». Le mal existe, il faut faire avec, le mieux possible. L’expérience montre que cela marche !
Vous êtes en retraite depuis plusieurs années. Comment résumeriez-vous votre carrière ?
Elle a duré 35 ans et m’a bien occupé, mais pas exclusivement. J’ai fait le job et je ne suis pas mécontent de l’avoir bien fait, de l’avoir fait en conscience et d’avoir eu la chance de pouvoir le faire sans jamais avoir tiré, même une simple balle sur personne. Je réponds quelquefois en souriant que j’ai gagné la troisième guerre mondiale… parce qu’elle n’a pas eu lieu !
