C’est sa rencontre avec les parents O’Reilly et leurs dix enfants qui constitue son point de départ. Il a filmé pendant environ cinq ans cette famille singulière et attachante qui vit dans une vieille caravane non itinérante. Cette durée lui a permis de construire une relation de confiance. Plutôt que de chercher à se cacher derrière sa caméra, il a fini par la considérer, dit-il, comme une sorte de « onzième enfant » de la famille. Son regard en est transformé. Il lui permet de ne plus simplement filmer une communauté marginalisée, mais avant tout une famille unie par ses liens d’affection, ses habitudes, ses jeux, ses joies et ses conflits, tout en privilégiant le point de vue des enfants. Ceux-ci perçoivent les menaces que les normes de la société dominante font peser sur leur choix de vie, dont le spectateur ressent toute la richesse. Comme dans le cinéma de Gatlif (Les Princes, Latcho Drom), la question de l’identité, de la transmission et de la difficulté à trouver sa place dans un monde qui tend à normaliser les modes de vie est essentielle. Mais les Irish Travellers forment une communauté spécifique distincte des roms, gitans ou manouches : chez les O’Reilly, la caravane est moins un symbole de mobilité qu’un foyer précaire, menacé d’expulsion. La proximité entre les deux cinémas tient donc moins au « nomadisme » qu’à une même interrogation sur l’exclusion et le droit d’exister selon ses propres codes. Cette question garde une résonance très actuelle en France où les gens du voyage, citoyens français, demeurent parmi les populations les plus discriminées. En ce sens, Irish Travellers dépasse le seul contexte irlandais : il nous invite à réfléchir à la manière dont une société accueille – ou repousse – ceux dont le mode de vie ne correspond pas à ses normes. Empreint de tendresse et de poésie, ce documentaire vaut autant par son écriture cinématographique que par son sujet : photographie très travaillée, lumière naturelle, composition des cadres, attention aux saisons, proximité de la caméra et touches d’onirisme, sans jamais tomber dans une esthétisation misérabiliste.
IRISH TRAVELLERS (TIN CASTLE), Alexander Murphy, Goodseed productions, 1 h 46, sortie le 28 octobre 2026
