Le temple de Lyon nommé Paradis : Inventer un espace liturgique

Cette peinture de Jean Perrissin - le temple de Lyon nommé Paradis ­est actuellement exposée au Musée international de la Réforme à Genève. Elle représente l’intérieur d’un temple parmi les premiers à être construits dans le royaume. En cela il s’agit d’un témoignage rare des débuts de la Réforme en France.
Temple de Lyon, nommé Paradis, de Jean Perrissin
Temple de Lyon, nommé Paradis, de Jean Perrissin

 

Mise en contexte : un temple éphémère

 

La ville de Lyon, dirigée par les protestants lors de la Première Guerre de Religion, est rétrocédée au pouvoir royal en 1563. Commence alors une période de coexistence des deux confessions. Les églises sont rendues aux catholiques, du moins celles qui n’ont pas été détruites, tandis que les protestants peuvent ériger leurs temples. La ville en compta trois dont celui-ci construit rue des Estableries. Il nous est connu par ce tableau mais également grâce à des dessins aujourd’hui à la Bibliothèque Municipale de Lyon. Le peintre Jean Perrissin, d’origine lyonnaise, en fut également l’architecte. En 1567 le temple est détruit lors de la Seconde Guerre de Religion, tandis que la cité connait en 1572 une des plus meurtrières Saint-Barthélémy du royaume. Le tableau témoigne donc d’une courte période de tolérance religieuse.

 

 

Analyse : l’organisation intérieure

 

Le plan du temple est centré donc de forme circulaire ou ellipsoïdale. Son origine est encore débattue, preuve de son caractère alors inédit. Il s’inspirerait du temple de Salomon, du moins tel qu’on le voyait au XVIe siècle. Mais il pourrait aussi être un témoin de l’architecture de la Renaissance. L’Italien Serlio remet alors au goût du jour la Tholos, un temple antique circulaire. D’autres historiens pensent que ce plan s’inspire du théâtre élisabéthain… Autre originalité, l’édifice est entièrement en bois.

 

Le décor est plus simple à interpréter. Au centre la chaire avec un abat-son, entourée de bancs et d’une galerie haute. Des vitraux arborent des fleurs de lys en signe de fidélité au pouvoir royal ou les armes de la ville de Lyon, un lion associé à trois fleurs de lys. Dans la galerie au centre on peut lire sur les tables de la loi : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout cœur / Et ton prochain comme toy mesme. » Mat.22. Le décor d’un temple réformé est déjà fixé : aucun tableau, aucune statue mais les Écritures.

 

La présence d’un chien – un des rares à écouter le pasteur – peut avoir deux significations. Soit il incarne la fidélité (aux Écritures ?), soit il exprime la non-sacralité du temple, simple lieu d’écoute. Ce décor comme les personnages présents renvoie à une liturgie, c’est-à-dire à des pratiques ecclésiales.

 

 

Au-delà de l’œuvre : une liturgie en devenir

 

La présence de la chaire au centre rappelle le primat de la Parole lors du culte réformé. Le pasteur s’y exprime, papiers en main. Un sablier permet de limiter son temps de parole. Placé là par le consistoire (la paroisse), il rappelle que le pasteur est certes un érudit mais en aucun cas un chef. Il doit composer avec un conseil des Anciens. On peut noter a contrario l’absence d’une table de communion. Le partage de la Sainte-Cène n’avait alors lieu qu’à de rares moments de l’année.

 

Le culte n’a ici rien d’ordinaire. Un couple est placé au centre dans un enclos, préfiguration du « parquet » réservé aux Anciens. Il semble attendre une bénédiction nuptiale. A gauche deux personnes tiennent une aiguière et un linge blanc, prêtes à célébrer un baptême… mais où se trouve le futur baptisé ? Aucun nourrisson n’est visible et le baptême d’adultes n’est pas une pratique des réformés du XVIe siècle. Le baptême est peut-être à venir… Jean Perrissin a peint le tableau vers 1570, donc après la destruction des lieux. Il peut s’agir d’un tableau souvenir qui rappelle à une famille deux moments majeurs : la bénédiction des parents puis le baptême d’un des enfants. Le tableau reflète aussi la hiérarchie sociale de son temps. Ainsi certains bancs ont un dossier couvert de tissu. Ils sont réservés aux notables de la paroisse, les Anciens. Certains fidèles portent une épée, expression de leur noblesse. Femmes et hommes ne se mélangent pas.

 

Le protestantisme, qui pour la première fois a droit de cité dans l’espace public, doit tout inventer, des lieux de culte comme une liturgie. Ce tableau témoigne de ces premiers temps de la Réforme française. Rien n’est figé, tout est à imaginer.

 

 

Pour aller plus loin :

 

Yves KRUMENACKER (dir), Lyon 1562, capitale protestante. Éditions Olivétan, 2009

 

Patrick CABANEL, Le protestantisme français : la belle histoire, XVIe – XXIe siècle, Alcide, 2017

 

https://www.musee-reforme.ch/temple-de-paradis/

#Auteurs Nord-Normandie #Culture #En région #Expositions #Histoire #Le protestantisme par la peinture #Temple

Éditions Olivétan

NEWSLETTER

Vous souhaitez être informé de l’actualité protestante, inscrivez-vous à nos newsletters.

 

Découvrir nos newsletters

Pour aller plus loin

Connaissez-vous Blanche ?
Femmes protestantes
Connaissez-vous Blanche ?
Son nom ne vous dira peut-être rien. Pourtant, vous avez sans doute déjà entendu parler du Palais de la Femme. Construit au début du xxᵉ siècle pour héberger des hommes dans un hôtel populaire, il fut acquis en 1926 par l’Armée du Salut pour devenir une résidence destinée aux femmes seules. Aujourd’hui encore, il est un lieu d’accueil et de reconstruction.
Marie Durand – Résister
Femmes protestantes
Marie Durand – Résister
En 1776, il y a 250 ans, mourait Marie Durand, huit ans après sa libération. Elle avait passé 38 années en captivité pour avoir refusé d’abjurer. C’est la plus célèbre des prisonnières pour la foi, dont la vie mérite d’être rappelée.
Les luthériens et Paris, XVIe-XIXe siècles
Inspection luthérienne de Paris
Les luthériens et Paris, XVIe-XIXe siècles
Exposition du 15 octobre 2026 au 13 février 2027 à la bibliothèque de la Société de l’Histoire du Protestantisme Français.
« Les racines, c’est important, comme l’esprit, la liberté » 
Aubagne
« Les racines, c’est important, comme l’esprit, la liberté » 
À l’occasion de la sortie de L’histoire du temple protestant d’Aubagne et de sa communauté, Christine Villard répond à nos questions sur la genèse et le contenu de ce bel ouvrage collectif.
Le marquis de Jaucourt, mécène de la reconstruction du protestantisme
Culture
Le marquis de Jaucourt, mécène de la reconstruction du protestantisme
Au début du XIXe siècle, la reconstruction du protestantisme français ne repose pas seulement sur les pasteurs. Elle doit aussi beaucoup à des personnalités influentes, comme le marquis de Jaucourt en région parisienne.
Les samedis de la SHPF : cycle de conférences
Région parisienne
Les samedis de la SHPF : cycle de conférences
La bibliothèque du protestantisme français organise le samedi 19 septembre 2026 dans le cadre des journées du patrimoine, des visites de la bibliothèque de 13h à 17h, puis à partir de 17 h une conférence se tiendra dans la salle de lecture : "Augustin Rey, architecte (1864-1934). Des temples protestants à l’hygiène sociale" de Gabrielle Cadier et Christine Guttinger.
Musée du Protestantisme de la Réforme à la laïcité
Fontrieu
Musée du Protestantisme de la Réforme à la laïcité
Fondé en 1968, « musée de France » depuis 2003, le musée de Ferrières est le premier en France consacré au fait religieux et à la laïcité à partir de l’histoire du protestantisme français.
Sur les pas des vaudois : le chemin de l’espérance
Culture
Sur les pas des vaudois : le chemin de l’espérance
En ce temps d’été quoi de mieux qu’une belle randonnée qui croise patrimoine, beauté des paysages et histoire des vaudois ? Le chemin, inauguré en juin, vous accueille.
Cannes, le mémorial huguenot de l’île Sainte-Marguerite
Cannes
Cannes, le mémorial huguenot de l’île Sainte-Marguerite
Ce mémorial rend hommage à six pasteurs protestants incarcérés pour « crime de religion », de 1689 à 1725. Il est intégré au musée du Masque de fer et du Fort royal.