Peu de récits bibliques résonnent aussi directement avec l’expérience de ceux qui vivent ou accompagnent la souffrance que Daniel 3. Sous l’apparence d’un épisode miraculeux – trois hommes jetés au feu, qui en ressortent indemnes – se cache une méditation d’une grande profondeur théologique : que signifient croire et tenir, sans certitude sur l’issue ? Que signifie être accompagné, alors même que rien n’est résolu? C’est un texte pour les temps d’épreuve, et pour celles et ceux qui se tiennent aux côtés des autres dans ces temps-là.
L’exil, lieu de la foi mise à l’épreuve
Daniel 3 se déroule à Babylone, terre d’exil où les déportés juifs vivent en minorité, sous le regard d’un pouvoir politico-religieux qui ne tolère aucune réserve intérieure. Nabuchodonosor érige une statue d’or et exige la prosternation de tous : c’est l’idolâtrie d’État, la religion mise au service du pouvoir. Shadrak, Méshak et Abed-Nego – noms babyloniens recouvrant leurs noms hébreux, signe même de l’exil qui cherche à effacer l’identité – refusent pourtant de plier le genou. Ce texte n’est donc pas un conte édifiant sur un sauvetage miraculeux : c’est une méditation sur la foi qui tient, avant même de savoir si elle sera exaucée.
Une foi sans chantage (Daniel 3.18)
La réponse des trois jeunes gens à Nabuchodonosor est l’un des sommets théologiques de l ’Ancien Testament : « Notre Dieu, que nous servons, peut nous délivrer… et il nous délivrera. Mais même s’ il ne le fait pas, sache que nous ne servirons pas tes dieux. » Cette formule renverse toute théologie du donnant-donnant. Ce n’est pas : « si tu me sauves, je te serai fidèle. » C’est plutôt : « je te suis fidèle, que tu me sauves ou non. » Leur fidélité ne dépend pas du résultat ; elle le précède et le dépasse. C’est une foi qui a traversé le deuil de la toute-puissance protectrice de Dieu, sans pour autant tomber dans le fatalisme. Elle se tient dans cet espace étroit, et pourtant immense, où l’on continue de croire et d’agir selon sa conscience, sans garantie. C’est la foi de Job au fond de l’épreuve, c’est Gethsémani – « non pas ma volonté, mais la tienne » –, et c’est, des siècles plus tard, l’intuition de Dietrich Bonhoeffer dans ses Lettres et carnets de prison, écrites depuis la prison de Tegel en 1944 : devant un Dieu qui n’arrache pas magiquement à la détresse mais se laisse « repousser hors du monde, sur la croix », la foi ne se mesure plus à ce dont on est préservé, mais à la fidélité de celui qui demeure, sans céder ni au désespoir, ni au mensonge consolateur.
Dieu dans le feu, l’Emmanuel de Daniel 3.25
Le texte bascule lorsque Nabuchodonosor, regardant dans la fournaise, s’écrie : « N’avons-nous pas jeté trois hommes liés au milieu du feu ? (…) Voici, je vois quatre hommes sans liens, qui marchent au milieu du feu, et le quatrième a l’aspect d’un fils des dieux. » Dieu ne retire pas ses serviteurs de la fournaise : il ne supprime pas l’épreuve, il entre dedans. Il n’est pas le Dieu qui sauve de l’extérieur, en épargnant le feu à ses fidèles. Il est le Dieu qui marche dans le feu avec eux. C’est l’annonce, en plein Ancien Testament, de l’Emmanuel, « Dieu avec nous » : non un Dieu qui arrache à la souffrance, mais un Dieu présent au cœur de ce qui brûle. C’est une théologie de la croix avant la lettre : le salut ne consiste pas à être épargné de la traversée, mais à ne jamais la traverser seul. Les liens tombent, non les flammes, et leurs vêtements ne sentent même pas le roussi, signe que cette présence ne nie pas la réalité du feu, mais révèle, après coup, qu’elle n’a pas eu le dernier mot.
Ensemble, serviteurs du Dieu Très-Haut
Un détail frappe : ils sont trois. Pas un héros solitaire, mais Shadrak, Méshak et Abed-Nego ensemble. Le texte les nomme côte à côte à plusieurs reprises. La fidélité ne s’exerce pas dans l’isolement : elle se tient en communauté, même réduite, même fragile. C’est ensemble qu’ils refusent de se prosterner, ensemble qu’ils sont jetés au feu, ensemble qu’ils en sortent indemnes, et c’est Nabuchodonosor lui-même qui finit par les nommer « serviteurs du Dieu Très-Haut », une identité que ni l’exil, ni le feu, ni l’empire n’ont réussi à dissoudre.
Des lieux d’exil
Pour qui exerce un ministère d’accompagnement en milieu hospitalier, pénitentiaire ou militaire, ce texte parle un langage immédiatement reconnaissable. Ce sont là des lieux d’exil au sens propre : hors de chez soi, hors du corps en bonne santé, hors de la liberté, hors du cadre ordinaire de la vie. Des lieux où d’autres logiques – médicale, carcérale, hiérarchique – peuvent exercer une pression d’allégeance totale, où la personne accompagnée se sent parfois sommée de se conformer, de se taire, de disparaître derrière une fonction ou un protocole.
Une fidélité sans garantie de résultat
Le premier axe rejoint ce que vivent tant de patients, de détenus, de soldats : continuer de croire, de prier, de tenir une dignité intérieure sans savoir si l’issue sera la guérison, la libération, le retour. L’aumônier n’a pas à promettre un sauvetage : il accompagne une fidélité qui ne conditionne pas l’espérance au résultat. Il ne vient pas avec des réponses, mais avec une présence.
Entrer dans la fournaise avec
Le deuxième axe est peut-être le cœur de la vocation d’aumônier : ne pas sauver, être sans pouvoir, entrer dans la fournaise avec. S’asseoir au chevet, dans la cellule, dans le huis clos de la souffrance ou de l’enfermement, sans détourner le regard, sans minimiser, sans fuir vers un discours théologique qui chercherait à justifier Dieu. C’est l’Emmanuel incarné dans une présence concrète, parfois silencieuse, qui ne retire rien à la réalité du feu mais empêche que la personne le traverse seule.
Une présence qui se tient à plusieurs
Le troisième axe rappelle que cet accompagnement, pour tenir dans la durée, passe par une dimension collégiale – je pense aux commissions locales, régionales, nationales des aumôneries sanitaires, médico-sociales, pénitentiaires, militaires de la FPF qui cadrent et accompagnent les aumôniers. Aucun d’eux ne marche seul dans « la fournaise » des services qu’ils visitent : chacun est soutenu spirituellement et matériellement par l’Église ou la Fédération d’Églises qui l’envoie, et vit son ministère en lien avec une équipe de visiteurs et visiteuses bénévoles. C’est ensemble, dans une communauté de service souvent invisible aux yeux de l’institution, que se tient cette identité de « serviteurs du Dieu Très-Haut ». Une identité que ni la fatigue, ni l’usure, ni l’indifférence ambiante ne devraient pouvoir dissoudre.

