L’Inde, pays des contrastes

Madeleine Félix, membre de l’Église réformée de Bourges-Vierzon, s’est rendue en Inde à la découverte des techniques d’impression sur tissu de la région du Gujarat. Récit d’un voyage qui ne laisse pas indifférent.


C
e voyage, j’en ai rêvé pendant une année. Après de nombreuses heures de vol, la géographie est devenue réalité. Il est trois heures du matin, heure locale, lorsque nous atterrissons à Ahmedabad. Malgré cette heure tardive ou matinale, la foule attend les voyageurs. Comme prévu, notre chauffeur est là. Gauche, droite, nous nous faufilons à coups de klaxon dans une circulation dense. J’ai l’impression que tout le monde est en route…

 

Des bâtiments à l’abandon

 

Premier arrêt : on nous transborde avec armes et bagages dans un rickshaw, version moderne et motorisée du pousse-pousse : petit véhicule très bruyant et très peu confortable. Par des ruelles étroites et sombres, nous passons entre vaches, veaux et détritus jusqu’à notre maison d’hôte. Tout est obscur. Deuxième arrêt : le conducteur frappe à une porte et appelle. Le gardien tout de blanc vêtu ouvre et nous conduit avec beaucoup de gentillesse et un sourire éblouissant jusqu’à nos chambres. Après un bon et court repos, le soleil radieux et agréable nous permet de profiter de la terrasse et de découvrir notre environnement. Nous sommes dans la vieille ville, les maisons sont des cubes, avec toutes des terrasses sur les toits. Les maisons sont grises, rien n’est pimpant ; la rue est jonchée de saletés. Nous apprenons que c’est la vieille ville, quartier modeste, que les gens quittent pour partir en Amérique et dans d’autres pays, ou tout simplement aller dans la ville moderne. Les bâtiments sont laissés pour la plupart à l’abandon. Notre hôte, seulement salarié de la maison, nous explique que des riches rachètent petit à petit des maisons, les réhabilitent pour en faire des chambres d’hôtes surtout pour touristes étrangers. Nous avons logé, tout au long de notre voyage, chez l’habitant, et souvent dans des palais. Chaque fois, nous avons été reçus avec beaucoup de gentillesse. Nous avons très vite appris à nous accommoder des situations très différentes de chez nous. Demain… c’est dans le futur… mais quand exactement ?
Ahmedabad est une ville qui a explosé en une dizaine d’années. Se déplacer d’un point à l’autre de la ville relève du sport. Même de nuit, traverser les rues est un véritable défi. Pour nos déplacements courts, nous avons toujours emprunté des rickshaws. Les chauffeurs se faufilent dans un trafic dantesque à coups de klaxon, ils passent de droite à gauche, se faufilent entre des chars tirés par un chameau ou des ânes, des cohortes pétaradantes de motos, voitures et bus. Tous se côtoient. Comment ? Parfois, il vaut mieux fermer les yeux. Dotés de grands foulards enroulés autour de notre visage, nous nous protégeons du soleil, de la poussière et des odeurs.

 

Des architectes mondialement connus

 

Nous visitons le bâtiment de l’Ahmedabad Mill Owners’Association construit en 1954 par Le Corbusier, bien sûr tout en béton. Mais, malgré la chaleur extérieure, il fait bien frais à l’intérieur grâce à la ventilation naturelle et ses façades végétalisées. Une vision futuriste !
Pour la construction des grandes universités, la ville a fait appel à des architectes mondialement reconnus. Malheureusement, est-ce dû au climat où au manque d’entretien, ces bâtiments vieillissent assez mal ?
La merveille des merveilles du monde de la soie est bien sûr le Calico museum : visite guidée obligatoire avec un contrôle militaire à l’entrée, comme sur toute la visite. Malgré toutes les merveilles exposées, je ne garde pas un souvenir exceptionnel de ce lieu.
C’est au bord de la rivière Samarbati, qui sépare aujourd’hui nettement la vieille ville et la nouvelle, que Gandhi a fondé son premier ashram baptisé Satyagraha. Aujourd’hui, c’est un parc et un musée ouverts gratuitement à tous. Dans ce lieu, qui dégage harmonie, paix et bienveillance, j’ai eu envie de rester… Comme partout le gigantisme broie tout sur son passage. Quelques personnes travaillent encore dans des ateliers où tout est basé sur l’humain et son épanouissement et pas seulement sur la rentabilité. On cherche et l’on crée. Ici, ce sont les unités de filage qui utilisent l’énergie solaire pour fonctionner.
En car, nous quittons cette immense ville pour notre périple dans le Gudjarat, province très agricole en pleine mutation où l’ancestral et le traditionnel se mélangent avec les plus hautes technologies d’aujourd’hui.
Le plus déroutant est cette masse de gens qui se déplace le long des routes au milieu de nulle part, beaucoup à pied, mais aussi en motos, luxe de modernité, mais sans aucune sécurité. Deux, c’est un minimum. Nous avons vu jusqu’à trois adultes, deux enfants et un gros ballot sur une même moto !
Aux abords de chaque ville, ou village, nous sommes sidérés par les détritus qui jonchent le sol. Dans l’enceinte de toutes les maisons, le sol est balayé propre, et les demeures sont rutilantes et impeccablement bien rangées.

 

Des palais somptueux

 

Que de richesses et de savoir ont été déployés dans les temples et les palais ! Aussi bien dans les sculptures que dans les constructions. Certains lieux datent de plus de dix-huit siècles. Ils permettent de rester au frais par de très grandes chaleurs. Tout est décoré par de magnifiques sculptures qui pour la plupart sont très bien conservées. Face à tout ce savoir-faire, mon plus beau souvenir reste le tissage en soie des saris, robes faites d’une seule longue étoffe de six mètres et large souvent de deux mètres. Le fil de soie d’une seule longueur aussi bien pour la trame que pour la chaîne est teint en quatre teintes par bains successifs selon des motifs souvent anciens et par un calcul millénaire qui donne au tissage des motifs extraordinaires ne présentant aucun défaut.
Je ne voudrais pas finir ce récit sans vous parler des temples jaïns, véritables agglomérations composées seulement de petits et grands temples où une foule de pèlerins se presse avec ferveur et attend impassiblement son tour pour se prosterner ou simplement passer devant un dieu, déposer une offrande : grains de riz, fruits ou fleurs. Pendant notre montée, des caravanes de petits ânes gris lourdement chargés nous dépassent allègrement, talonnés par une femme ; des hommes transportant à deux des charges suspendues à une perche nous dépassent au pas de course. Le plus impressionnant ce sont ces femmes qui portent fièrement en équilibre sur leur tête des plaques de marbre pesant 15 kg. Tout ce qui a servi et qui sert encore à la construction, à la restauration du temple et à la vie des moines est transporté à dos d’homme. La majorité des pèlerins monte par un autre versant qui est beaucoup moins abrupt. Nous croisons des familles, des personnes seules, j’ai l’impression que toutes les couches de la société se côtoient.
Dans ce voyage, ce que j’ai le plus regretté, c’est ma condition de touriste et de ce fait, le manque de contact profond avec les gens. Inde, Gudjarat, merci de m’avoir entrouvert ta porte. J’espère que tu ne te laisseras pas dévorer par l’hypertechnologie et que tu n’y sacrifieras pas tes hommes.

 

Des femmes portent des plaques de marbre sur leur tête dans la montée d’un temple
© Madeleine Félix
   

 

 

 

 

 

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